L’IA peut-elle nous aider à créer sans nous détruire ?

On reproche à l’intelligence artificielle de rendre la création trop facile. Mais avons-nous posé la question inverse ? Pendant des siècles, nous avons admiré des artistes capables de se consumer pour créer, parfois jusqu’à l’épuisement, l’addiction ou la destruction. Et si l’IA nous obligeait à reconsidérer non seulement ce que signifie créer, mais aussi le prix que nous sommes prêts à faire payer au créateur ?
Par Erick Mormin — auteur, enseignant en informatique et consultant. Auteur de Intelligence Artificielle : Création et Guérison, il travaille sur les relations entre intelligence artificielle, création, transmission et transformation de nos pratiques intellectuelles.

Tout le monde peut désormais écrire un livre. Vraiment ?
Une question revient régulièrement depuis que les intelligences artificielles génératives sont devenues accessibles au grand public.
Si une intelligence artificielle peut proposer une intrigue, inventer des personnages, rédiger un chapitre, corriger un texte, suggérer un titre et accompagner jusqu’à la préparation d’un manuscrit, pourquoi faudrait-il encore des compétences particulières pour écrire un livre ?
Poussons le raisonnement jusqu’au bout.
Des centaines de millions de personnes ont désormais accès, directement ou indirectement, à des outils capables de produire du texte. Il suffit apparemment de quelques instructions pour obtenir une nouvelle, un poème, le début d’un roman ou même la structure complète d’un ouvrage.
Nous devrions donc assister à une explosion presque universelle de la création littéraire.
Pourtant, tout le monde n’écrit pas de roman.
Cette évidence pourrait sembler banale. Elle est, à mes yeux, essentielle.
Car elle nous oblige à distinguer trois choses que le débat sur l’intelligence artificielle tend à confondre : avoir la capacité d’écrire, avoir le désir d’écrire et devenir écrivain.
« J’aimerais écrire un livre. Comment puis-je faire ? »
Il y a quelque temps, une connaissance m’a adressé un message très simple :
« J’aimerais écrire un livre. Comment puis-je faire ? »
Cette question m’a marqué.
Elle ne me demandait pas : « Quelle intelligence artificielle peut écrire mon livre ? »
Elle ne me demandait pas davantage : « Peux-tu demander à une machine de produire 300 pages à ma place ? »
Elle disait d’abord :
J’aimerais écrire un livre.
Le désir précédait l’outil.
Et peut-être avons-nous là une première réponse à ceux qui pensent que l’intelligence artificielle transformera mécaniquement tout le monde en écrivain.
Un traitement de texte n’a pas transformé tous ses utilisateurs en romanciers. Un appareil photographique présent dans chaque téléphone n’a pas transformé chaque propriétaire de smartphone en photographe. Un piano installé dans une maison ne fait pas nécessairement naître un compositeur.
L’outil rend quelque chose possible.
Il ne crée pas nécessairement le désir de s’en emparer.
Pouvoir écrire n’est pas encore vouloir écrire
L’intelligence artificielle modifie néanmoins profondément la première dimension : celle de la capacité.
Quelqu’un qui éprouve des difficultés à structurer sa pensée peut désormais être accompagné.
Quelqu’un qui possède une histoire mais doute de sa maîtrise de la langue peut travailler sa formulation.
Quelqu’un qui ne sait pas comment organiser un récit peut explorer plusieurs architectures narratives.
Quelqu’un qui reste bloqué devant une page blanche peut entrer en dialogue avec une machine et commencer à confronter ses idées.
Cela représente une transformation considérable.
Une partie des obstacles techniques qui séparaient autrefois le désir de créer de la possibilité de créer s’abaisse.
Faut-il s’en inquiéter ?
Je préfère commencer par une autre question :
Combien de récits n’ont jamais été écrits parce que celui ou celle qui les portait pensait ne pas savoir écrire ?
L’intelligence artificielle pourrait permettre à certaines de ces voix de devenir audibles.
Ce n’est pas nécessairement un appauvrissement de la création.
Cela peut aussi être une démocratisation.

Mais produire du texte ne suffit pas à faire œuvre
Il faut cependant éviter l’excès inverse.
Parce qu’une machine peut générer cent mille mots, nous pourrions conclure que cent mille mots constituent un roman.
Ce serait confondre production et création.
Écrire, ce n’est pas seulement aligner des phrases grammaticalement correctes.
C’est décider.
Pourquoi raconter cette histoire plutôt qu’une autre ?
Pourquoi commencer ici ?
Pourquoi ce personnage doit-il disparaître ?
Pourquoi cette scène doit-elle, au contraire, demeurer presque silencieuse ?
Pourquoi refuser une proposition pourtant parfaitement écrite ?
Pourquoi conserver une phrase imparfaite parce qu’elle porte exactement l’émotion recherchée ?
L’écriture collaborative humain–machine ne fait pas disparaître ces questions. Dans certains cas, elle les multiplie.
L’intelligence artificielle peut proposer dix solutions.
Quelqu’un doit encore choisir.
Et dans ce choix réapparaît l’auteur.
Alors, qu’est-ce qu’un écrivain ?
Nous arrivons à une question beaucoup plus inconfortable.
Si la maîtrise technique de l’écriture cesse progressivement d’être la principale barrière à l’entrée, sur quoi repose désormais la condition d’écrivain ?
Je proposerais une première réponse :
sur le fait de porter une œuvre.
Porter une œuvre signifie avoir quelque chose à interroger, raconter, transmettre ou inventer.
Cela signifie également choisir, éliminer, recommencer, organiser, assumer une voix et finalement accepter de signer.
Car la signature n’est pas seulement une revendication.
Elle est une responsabilité.
L’auteur dit au lecteur : cette œuvre, dans sa forme définitive, je l’assume.
Que l’auteur ait utilisé un dictionnaire, un correcteur, un éditeur, un logiciel de traitement de texte ou une intelligence artificielle ne supprime pas automatiquement cette responsabilité.
Cela nous conduit alors à une autre question.
Et elle est, à mes yeux, encore plus importante.

Faut-il souffrir pour créer ?
Nous entretenons depuis longtemps une fascination étrange pour l’artiste qui souffre.
Le créateur tourmenté.
L’écrivain alcoolisé.
Le musicien détruit par les drogues.
L’artiste qui ne dort plus.
Celui qui produit jusqu’à l’épuisement.
Celui qui semble devoir sacrifier quelque chose de lui-même pour donner naissance à son œuvre.
Certaines de ces trajectoires appartiennent effectivement à l’histoire des arts. Mais leur existence ne démontre nullement que la souffrance, l’addiction ou l’autodestruction soient nécessaires à la création.
Et surtout, nous devons nous garder de les romantiser.
La souffrance d’un artiste n’est pas une preuve de son génie.
Son autodestruction n’est pas une condition de l’authenticité de son œuvre.

Nous voulons des œuvres humaines. Mais à quel prix ?
Voilà précisément où l’intelligence artificielle pourrait nous obliger à déplacer le débat.
Nous entendons souvent :
« Je veux lire quelque chose écrit par un humain. »
Je comprends cette aspiration.
Nous recherchons dans une œuvre quelque chose qui nous relie à une autre expérience humaine.
Mais poussons cette exigence jusqu’à ses conséquences.
Voulons-nous seulement une œuvre humaine ?
Ou voulons-nous également que l’humain qui la produit puisse rester humain pendant qu’il la produit ?
La différence est considérable.
Car si notre modèle de création exige de l’artiste qu’il produise toujours davantage, qu’il respecte des échéances toujours plus courtes, qu’il demeure visible, qu’il publie, compose, tourne, écrive, communique et recommence immédiatement, nous devons aussi nous interroger sur la soutenabilité de ce modèle.
Et si l’IA servait non pas à produire plus, mais à s’épuiser moins ?
C’est ici que ma réflexion sur l’intelligence artificielle a évolué.
Nous parlons énormément de productivité.
Avec l’IA, nous pourrions écrire plus vite.
Créer davantage d’images.
Composer davantage.
Produire davantage de contenus.
Je voudrais défendre une autre possibilité.
Et si nous utilisions le gain obtenu non pas pour produire davantage, mais pour préserver davantage ?
Si une tâche qui demandait dix heures peut être accomplie en six grâce à une assistance intelligente, pourquoi les quatre heures gagnées devraient-elles nécessairement servir à produire une nouvelle œuvre ?
Pourquoi ne pourraient-elles pas être rendues à l’être humain ?
Pour dormir.
Marcher.
Aimer.
Lire.
Observer.
Ne rien produire.
Et peut-être, précisément grâce à cela, continuer à créer.
L’IA comme instrument de préservation du créateur
Je ne prétends évidemment pas qu’une intelligence artificielle soigne une addiction, guérisse une dépression ou remplace un professionnel de santé.
Ce serait une affirmation aussi excessive que dangereuse.
Ma proposition est différente.
Une technologie capable de diminuer certaines charges cognitives, techniques ou répétitives peut contribuer à modifier les conditions dans lesquelles nous créons.
Pour l’écrivain, elle peut aider à rechercher, organiser, comparer, reformuler ou explorer.
Pour d’autres créateurs, d’autres usages apparaissent.
L’enjeu n’est alors plus de savoir combien d’œuvres supplémentaires l’artiste pourra produire.
L’enjeu devient :
Quelle part de son énergie pourra-t-il préserver pour ce qui ne peut être délégué ?
Son intention.
Son jugement.
Son expérience.
Sa sensibilité.
Sa relation aux autres.
Et peut-être même son silence.

Mais un danger demeure : la machine peut aussi accélérer la cadence
Il serait naïf de présenter l’intelligence artificielle comme intrinsèquement libératrice.
La même technologie peut produire exactement l’effet contraire.
Si un écrivain peut réaliser en six mois ce qui lui demandait auparavant un an, un système économique fondé exclusivement sur la productivité peut simplement lui demander deux livres par an.
Puis trois.
Le gain technologique disparaît alors dans l’augmentation des exigences.
Nous connaissons déjà ce paradoxe dans de nombreux domaines professionnels : les outils qui devaient nous faire gagner du temps n’ont pas toujours produit davantage de temps libre. Ils ont parfois simplement augmenté la quantité de travail attendue.
C’est pourquoi l’enjeu n’est pas seulement technologique.
Il est culturel.
Que voulons-nous faire du temps que l’intelligence artificielle pourrait nous rendre ?
Créer davantage ou vivre davantage ?
Peut-être est-ce finalement ici que se trouve la question essentielle.
Depuis le début de la révolution de l’intelligence artificielle générative, nous demandons :
Que peut-elle produire ?
Combien ?
À quelle vitesse ?
Avec quelle qualité ?
Nous pourrions commencer à poser une autre série de questions :
Que peut-elle nous éviter d’avoir à produire nous-mêmes ?
Quelle énergie peut-elle nous permettre de préserver ?
Quel temps peut-elle nous restituer ?
Et que ferons-nous de ce temps ?
Car une révolution technologique véritablement humaine ne devrait peut-être pas être mesurée uniquement à l’augmentation de notre production.
Elle pourrait aussi être mesurée à notre capacité retrouvée à ne pas produire.
De celui qui n’osait pas créer à celui qui ne veut plus se détruire en créant
Les deux questions qui traversent cette réflexion finissent alors par se rejoindre.
D’un côté, l’intelligence artificielle peut permettre à quelqu’un qui porte une histoire mais ne se considère pas comme écrivain de commencer à l’écrire.
De l’autre, elle peut aider celui qui crée déjà à ne pas consacrer toute son énergie aux dimensions les plus épuisantes de cette création.
Dans le premier cas, elle abaisse une barrière.
Dans le second, elle pourrait poser une limite.
Donner à ceux qui n’osaient pas créer les moyens de commencer ; donner à ceux qui créent déjà les moyens de ne pas s’y perdre.
Voilà peut-être une manière différente de penser l’intelligence artificielle créative.
Non comme le remplacement du créateur.
Non comme une machine destinée à produire toujours davantage.
Mais comme un nouvel intermédiaire entre l’intention humaine et sa réalisation.
Je reste l’auteur, mais je n’écris plus nécessairement seul
Cette réflexion concerne évidemment ma propre pratique.
J’utilise l’intelligence artificielle dans mon travail intellectuel et dans certaines étapes de mon écriture : pour confronter une idée, tester un raisonnement, rechercher des formulations, structurer une réflexion, explorer des objections ou reprendre un texte.
Je pourrais cacher cette réalité.
Je préfère l’interroger.
Car le véritable enjeu me semble moins résider dans la présence ou l’absence d’une machine que dans la nature de la relation que nous établissons avec elle.
Qui décide ?
Qui sélectionne ?
Qui refuse ?
Qui porte l’intention ?
Qui assume finalement l’œuvre ?
Ce sont peut-être ces questions qui permettront demain de distinguer une production automatisée d’une écriture collaborative humain–machine.

Une œuvre humaine ne devrait pas exiger la destruction de l’humain
Je continue de vouloir lire des œuvres humaines.
Je continue de vouloir rencontrer, derrière un roman, une musique, une photographie ou une peinture, une singularité.
Mais je refuse que nous fassions de la souffrance le certificat d’authenticité de cette singularité.
Une œuvre n’est pas plus humaine parce que son auteur s’est épuisé pour l’accomplir.
Elle n’est pas plus profonde parce qu’il a fallu se détruire pour la produire.
Et l’utilisation d’une intelligence artificielle ne la rend pas automatiquement moins humaine.
Tout dépend de ce que l’humain lui délègue et, surtout, de ce qu’il décide de conserver.
Peut-être sommes-nous alors devant un changement beaucoup plus important que l’apparition d’un nouvel outil d’écriture.
L’intelligence artificielle nous oblige à nous demander ce que nous voulons préserver lorsque nous créons.
La réponse ne devrait pas être seulement l’œuvre.
Nous devrions aussi vouloir préserver celui ou celle qui la crée.
À propos de l’auteur
Erick Mormin est auteur, enseignant en informatique et consultant. Ses travaux interrogent notamment les transformations provoquées par l’intelligence artificielle dans la création, la transmission des connaissances et notre rapport aux technologies.
Il est l’auteur de Intelligence Artificielle : Création et Guérison, publié en 2025 et accompagné d’un documentaire de 32 minutes portant le même titre.
Dans ce projet, il confronte intelligence artificielle, philosophie et création artistique en mobilisant notamment les pensées de Hannah Arendt, Walter Benjamin, Michel Foucault, Roland Barthes et Theodor Adorno.
Le présent article constitue un prolongement de cette recherche.
Une nouvelle interrogation apparaît : si l’intelligence artificielle peut accompagner le processus créatif, ne devons-nous pas évaluer son apport uniquement à ce qu’elle permet de produire, mais également à ce qu’elle permet de préserver chez celui qui crée ?
En 2025, Intelligence Artificielle : Création et Guérison interrogeait déjà la rencontre entre création, technologie et dépassement des blocages créatifs.
En 2026, la réflexion se prolonge :
Peut-on aller jusqu’à penser l’intelligence artificielle comme un instrument de préservation du créateur ?
Pour prolonger la réflexion
Cette réflexion prolonge le travail développé dans mon livre et dans le documentaire qui l’accompagne.
📖 Intelligence Artificielle : Création et Guérison
Un ouvrage consacré aux rapports entre intelligence artificielle, création artistique, philosophie et dépassement de certains blocages créatifs.
Version brochée :
Version Kindle :
🎥 Intelligence Artificielle : Création et Guérison | Documentaire Philosophie & IA créative
Ce documentaire de 32 minutes prolonge la réflexion du livre en interrogeant les rapports entre création artistique, technologie et guérison des blocages créatifs.
Il croise notamment les pensées de Hannah Arendt, Walter Benjamin, Michel Foucault, Roland Barthes et Theodor Adorno, et mobilise également des figures de la création telles que Stephen King, Jim Morrison, Amy Winehouse ou Jean-Michel Basquiat pour questionner notre représentation de l’artiste, de la souffrance et de la création.
Une interrogation traverse le documentaire et trouve aujourd’hui un nouveau prolongement dans cet article :
L’intelligence artificielle doit-elle seulement nous permettre de produire davantage, ou peut-elle aussi nous aider à créer autrement, en préservant davantage le créateur ?
Voir le documentaire sur YouTube :
Production : EKM Conseils — © 2025 — Tous droits réservés





Comments